• La gouache représentant la Mort d’Arlequin, étendu, mains jointes, sur son lit funèbre et que de jeunes camarades veillent avec un recueillement intense, a, dans la sobriété de ses moyens la grandeur tragique d’une pietà... (…)

     Apollinaire et Rilke ont senti chacun selon son système personnel de métaphores ce que dévoile ici profondément Picasso :  Le royaume originel d’Arlequin est celui de la mort dont il est le passeur mystérieux et les rites muets du cirque conservent, sous leur dégradation parodique, une teneur sacrée. 


    Picasso, métamorphose et unité,  Skira, 1971

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  • Si la Jeune fille au turban (La Haye) retourne ingénuement vers nous son visage d’eau lisse et d’émail translucide, c’est qu’elle a pris la forme idéale à quoi s’identifie le génie de Vermeer, celle de la perle. Et l’ineffable harmonie jaune et bleue non moins caractéristique de l’artiste progressivement conquise sur les rouges et les verts trop ardents des débuts, s’intensifie sur un fond exceptionnellement noir. (…)

    La perle, rayonnant en plein jour, est si parfaitement le symbole de Vermeer, comme l’or, dont les feux luisent dans les ténèbres, celui de Rembrandt, que chaque goutte lumineuse que son pinceau distille, avec la lenteur d’un primitif, se condense sur la toile, volume et coloration, en globules d’orient. »


    La Peinture hollandaise, Skira, 1956




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  • Chacun rappellera, dans ses souvenirs de Jean Leymarie, en même temps que sa gentillesse, sa capacité infinie à faire partager son amour de l’art et de la peinture. Je n’ai pas eu le privilège de le connaître longtemps. Mais, depuis les quelques six années où je l’ai rencontré, trop brèves, il était devenu une voix familière, une voix grave et douce à la fois. Capable de restituer de mémoire, sans hésitation, des pages entières de Malraux, créant une densité de silence et d’écoute dont on avait peine à s’extraire. Il récitait par cœur ou plutôt avec cœur. C’était aussi une voix chaleureuse et charmeuse.

    Un dimanche à table, devant des plats de sa région, il avait évoqué pour mon compagnon et moi sa jeunesse de paysan du Lot, son amour de la terre des causses. J’associe dans ma mémoire ce récit à un autre qu’il faisait volontiers de l’amour de Picasso pour le pain, pour la cuisson du pain, identique à celle d’une poterie. Cela procédait semble-t-il d’un même goût chez les deux hommes qui surent s’apprécier.

    Je me rappelle aussi avec attendrissement une silhouette de lutin, sur un quai de gare dans l’attente du train pour Bourges. Ainsi était-il arrivé, un peu courbé, un bonnet de laine perché sur le sommet de la tête, sa magnifique crinière blanche s’échappant de tous côtés. Ce jour là, j’avais éprouvé une tendresse profonde pour cet homme charmeur au regard triste, qui ne masquait pas sa fatigue.  

    Ce sont de brefs instantanés qui me reviennent ces jours-ci, parmi d’autres. Le paysan du Lot, l’ami Jean, me manque. J’irai lui rendre visite sur ses terres cet été.

    Gisèle Caumont










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  • C'est avec une profonde tristesse que j'apprends la disparition de Jean Leymarie. J'ai eu le grand honneur de le cotoyer durant quelques années, lorqu'il était enseignant, puis Directeur des Etudes à l'Ecole du Louvre (étant moi-même en poste au secrétariat, de cette honorable Ecole).
    Je le revois toujours discret, travaillant à ses nombreux écrits, dans le petit bureau qu'il occupait à l'Ecole, Cour Visconti, au Louvre.

    J'ai le souvenir d'un homme très cultivé, très chaleureux et très souriant, d'un grand homme, qui savait rester simple malgré sa position et ses relations avec de nombreuses personnalités, ses amis peintres et artistes.
    Je revois aussi cette extrême gentillesse et courtoisie, dont il faisait souvent usage, qui lui était familière, ses excellents rapports avec tous les personnels du secrétariat, et je garde en mémoire, également, bon nombre de petites anecdotes, souvent teintées d'humour, dont il savait souvent nous faire profiter.



    Je partage avec sa famille ce moment douloureux. Jean Leymarie, malgré son bref passage à l'Ecole, restera pour moi, un homme  que j'aurais beaucoup apprécié et admiré.

    Jacqueline Prior



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  • Je suis allé chez Jean la première fois en 2001 pour parler de sa collaboration à la création d'un site internet. Lui, le grand ami des peintres du siècle précédent, embarqué sur internet ? Je l'avais rencontré quelques jours plus tôt dans un bureau du ministère de la culture aux côtés de Madeleine Malraux, GIsèle Caumont et Jean-Claude Noël venus évoquer avec les conseillers de Catherine Tasca (André Ladousse et Jean-Paul Ciret) la contribution du ministère à la commémoration du 100e anniversaire de la naissance d'André Malraux. Mon admiration pour celui-ci m'avait poussé à suggérer la réalisation d'un site internet adapté des "Voix du silence" que Jean Leymarie connaissait bien et admirait. Je me retrouvai ainsi au milieu de grands personnages, ce qui n'est pas dans mes habitudes !
    J'étais donc plutôt intimidé en sonnant à la porte de son petit appartement, rue du Cloître Notre-Dame, à l'ombre de la prestigieuse cathédrale de Paris. Son accueil fut des plus chaleureux et des plus simples. J'entrai dans une pièce décorée de tableaux (je me souviens d'un Music, entre autres) et de ce qui lui restait de livres. Je lui donnai un exemplaire des "Voix" car il m'avoua qu'il avait perdu une grande partie de ses livres dont celui-là.
    Très vite il employa le tutoiement et me parla d'art, de littérature, de Malraux et des projets qu'il avait en tête pour cet anniversaire. Soudain, vers la fin de notre entretien, il se mit à réciter par coeur la sublime fin du chef d'oeuvre de Malraux d'une voix qui me fit monter les larmes aux yeux. Ceci me donna tout de suite l'idée d'enregistrer Jean lisant les passages retenus pour figurer sur le site internet qui se devait bien sûr d'être audiovisuel.  Il accepta et c'est sa voix  qu'on entend  et que beaucoup prennent pour celle de Malraux.
    Je fus séduit par cette voix, ce sourire, ce pétillement des yeux qui évoquait certains autoportraits  de Rembrandt que lui et Malraux aimaient tant, cette sensibilité, et aussi par cette puissance d'esprit qui reposait sur une grande humanité.
    Lui qui était l'ami des plus grands peintres du XXe siècle me recevait comme un compagnon.
    La perte de sa présence vivante me rend soudain sensible tout ce qu'il représente. Son absence, comme celle de mon père ou celle d'un de mes professeurs, devient un garant de sa survie en moi. Le dialogue interrompu dans cette réalité se poursuivra jusqu'à mon propre départ. Je sais que, comme le grand-père que j'aurais aimé connaître dans ma jeunesse, il accompagnera mon rapport au monde.
    Raphaël Loison


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